Marc Levy

Nouvelles
Pays : France Parution : 31/10/2003

La Lettre de Nabila, de Marc Levy et Sophie Fontanelle est une des seize Nouvelles pour la Liberté, un ouvrage écrit pour Amnesty International

 Maximilien,

D’ici je ne peux pas t’écrire. Il faut que tu imagines qu’ici personne n’écrit, pas même celui qui consigne les noms des prisonniers. Celui qui consigne le nom des prisonniers ne sait pas écrire, les noms des prisonniers il les connaît par cœur…quelle étrange contradiction. Mais je suis du pays de toutes les contradictions.
Alors, si mes pensées arrivent jusqu’à toi, ce sera par la seule volonté de mon esprit. Je me concentre tout ce que je peux pour que mes mots partent de ma tête et aillent vers toi, Maximilien. Je crois à la transmission des pensées.
Quand on apprend le sens d’un mot nouveau et compliqué, par exemple « Délétère », eh bien après (as-tu remarqué ?) ce mot entend que tu le connais, et il se manifeste, tu le vois surgir dans chaque conversation que tu entreprends. J’ai appris, Maximilien, que tu faisais partie de ces gens qui se battent pour que je sois libre un jour. Il y avait bien des noms sur la liste, mais c’est le tien que j’ai retenu. Dieu est témoin que les autres noms aussi sont importants et que je ne les néglige pas. Aucun nom de la liste n’est délétère, par exemple, tous ces noms ce sont des personnes vivantes qui me veulent du bien et la justice pour moi.
Il parait que vous êtes nombreux à demander « justice », pour moi qui suis une femme. « Nombreux » est un de ces mots dont je te parlais. Et je juge que c’est une chance que vous soyez nombreux à demander justice pour moi car, moi, quand je demande quelque chose c’est « grâce ».


Parce que « justice », c'est peut-être trop quand on est là où je suis, dans le fond de la pièce où je suis, avec cette odeur qui est ma présence.
Maximilien, fais comme si je n’avais pas parlé de cette odeur, j’en ai déjà honte. Si l’on pouvait effacer ce que l’esprit écrit, je raturerais ce que je viens de te dire J’aimerais là, pour une fois, me censurer, à cause de la dignité.
Tu ne me connais pas, tu ignores mon visage d'avant comme celui d'aujourd'hui, et au fond là maintenant je comprends que si tu ne me connais pas, tu ne peux être révulsé par cette senteur qui m'accompagne.

Tu sais, ici, les prisonnières sont nombreuses, et nombreux sont ceux qui disent qu’ils n’ont rien fait. Moi, j’ai fait quelque chose. Toi tu sais quelle chose j'ai faite, puisque tu as mis ton nom en signant la liste, tu sais que j'existe à cause de ce que j'ai fait. Je suis contente d’avoir fait quelque chose, puisque ça me fait te connaître. Les autres, ceux qui sont nombreux n'en peuvent plus d'exister, alors ils hurlent qu'ils n'ont rien fait, c'est leur seul moyen de disparaître.
Mais au fond, hurler, c’est faire quelque chose. Ici, hurler, c’est la seule chose à faire, même si personne n’entend, même si ce n’est pas la même chose qu’hurler au dehors, comme avant, quand on croyait être libre.
Moi je ne veux pas disparaître, l'espoir peut être une souffrance terrible mais je ne veux pas me résigner à disparaître, pas comme eux, ils sont devenus des imbéciles. Moi, je n’ai jamais voulu disparaître. Même le voile, je ne voulais pas le porter. Parce que derrière aussi, on disparaît. Ou plutôt on dit : « Oui, j’admets que je suis déjà quelqu’un de disparu ». Sais-tu que dans mon pays, si une femme disparaît, personne ne s’en rend compte !

À propos de penser librement, justement : les autres clament qu’ils n’ont rien fait mais moi je sais que j’ai fait quelque chose, et toi tu le sais et c’est très important de le savoir.
Je me suis énervée. Ça a été comme un engrenage. Il y a eu un début, et il y aura une fin. J’ai dit « mon frère est un imbécile », j’ai dit « mon père est un imbécile », j’ai dit « mon cousin est un imbécile », et même j’ai dit « ce sont tous des imbéciles ». Et je n’ai pas voulu me marier, d’abord avec celui à qui l’on m’avait donnée, et puis plus tard, avec un autre qui voulait bien de moi quand même. Parce que, entre temps, tout le monde ici savait que Nabila ne serait épouse que par amour, que la vie avec elle ne serait pas qu’une partie de plaisir.

Moi, j’ai étudié. J’ai appris le français qui est devenu ma langue quand je veux penser librement. Je me suis accrochée à l’école tout le temps que j’ai pu. Je n’ai pu lire qu’un livre, mais je l’ai lu tant et tant de fois que ce livre là était devenu ma seule intimité : « Le lion», du grand auteur Joseph Kessel. Sais-tu qu’il avait un don pour écrire ? Quand la petite fille du livre de Kessel est couchée entre les pattes du lion, elle n’a pas peur.
Je trouve qu’imaginer quelqu’un qui n’a pas peur, c’est la plus belle chose au monde. Moi, je voulais faire ça, écrire, comme lui. Mais maintenant je ne peux plus, parce que j’ai peur.
Un jour, ils l’ont trouvé le livre et ils me l’ont enlevé. Je pleurais. Personne ne comprenait. Personne ne me comprenait. Alors moi, au lieu d’attendre quelqu’un qui me comprenne, au lieu de revenir sur mes pas pour me faire comprendre, je suis allée encore plus loin, et même sans le livre j’ai commencé à écrire.

Ici, tout le monde espérait encore, on disait « peut-être qu'elle va écrire des contes ». Mais non, j’ai écrit dans un journal, et pour sauver ma cause, j'ai embrassé celle des autres.
Et j’ai dénoncé les imbéciles, c'était devenu une raison de vivre, tu vois j'ai même cité ceux qui habitent ici avec moi, sous la terre.
J’ai étudié, je te l’ai dit, donc, sache que si j’emploie le mot «imbécile», c’est parce que c’est le mot « juste ».
Quand ils m’ont arrêtée, sache aussi que j’ai supplié. J'ai manqué de dignité. Tu aides quelqu’un à qui la dignité a fait absence. Et quand on m’a questionnée j’ai eu bien d’autres absences. Au cours des interrogatoires, j’ai uriné sur moi, et cette odeur ne m’a jamais quittée, ce liquide qui ruisselait sur mes cuisses brûlait ma peau, c’était ma dignité qui s’en allait, je la pissais. Mes tortionnaires se demandaient si je n’en avais pas encore un peu cachée par ci par là, et alors ils n'ont pris aucun risque, ils ont frappé pour enlever le peu de dignité qui restait, et même si moi je savais qu’il n’y en n’avait plus, je ne le leur ai pas dit, en les laissant me frapper encore et encore, je leur volais la leur. C’était « juste » cela aussi.

Voilà pourquoi Maximilien, quand j’ai vu ton beau nom sur la liste, et aussi le fait que tu habites dans une ville où il y a de l’herbe calme, j’ai pensé tout de suite « mais comment ce monsieur peut s’intéresser à moi ? Et comment est-ce possible que quelqu’un, si loin se soucie du sort de Nabila ? ». Peut-être que tu aides plein de gens. Alors s'ils sont "nombreux", je veux que tu cesses de t’occuper de moi. Chaque individu est unique. Même ici au milieu du nombre, je suis une unité. Etre une unité c'est notre point commun, ma survie et la tienne aussi.

Je le sais, tout ça c’était déjà un peu dans le livre de Kessel. Puisque je t'appelle par la pensée, je dois être unique, car si les nombreux faisaient de même, tu devrais te boucher les oreilles, au risque de devenir fou.
Aussi, si en pensant à moi leurs voix deviennent comme un grondement trop fort, je comprendrais que tu renonces. Toi aussi tu dois défendre ta vie, surtout si elle est belle. Elle doit être belle ta vie Maximilien, là-bas au pays de l’herbe calme. Ne culpabilise pas mon cher Maximilien. Si ta vie n’était pas aussi jolie, il n’y aurait aucun espoir pour nous. Je veux un jour lire des livres écrits dans ta belle langue, couchée là où l’herbe sera calme, enrobée de son parfum. J’espère que toi qui le peux, tu le fais Maximilien, j’espère que tu penses à t’allonger sous un arbre, accompagné de livres qui t’enivrent de mots.
Ce matin quand le rai de lumière est venu frapper la poussière de ma cellule, j’ai pensé librement à « délétère, par exemple, justice, dignité, frapper, nombreux, comprendre »
Souvent quand la nuit vient comme maintenant, je pars d’ici par la pensée, je vais vers la compréhension.
Aussi je comprendrai que tu te bouches peut-être les oreilles. Mais qui sait ? Si tu m’entends seule, je t’entendrai unique. Alors j’attendrai. De toute manière, j’attends. À demain.

Maximilien ? Maximilien ? Écoute, je crois que tu m’as entendue. Si c’est ta réponse que j’entends… si «Nabila, je suis là » est ta réponse alors je t’ai entendue.
Ah, j’entends tous les mots que tu dis, là. J’entends les mots : « Nabila, ne pleure pas ». C’est forcément toi, parce que sinon, quiconque ici peut voir que je ne pleure pas. C’est toi, je le sens, pour se tromper à ce point, il faut être loin. Et loin de l’odeur aussi, et loin aussi de la réalité d’ici où ça n’étonne plus personne quand quelqu’un pleure.

 

 

 

Maximilien, tu as promis, je serais la seule que tu écouteras, mais voilà, j’ai un peu honte. Tu sais, les autres, ceux qu’hier j’ai appelés « nombreux » et « imbéciles » eh bien c’étaient des mauvais mots, des mots égoïstes. C’est parce que j’avais peur Maximilien, peur que le nombre fasse que tu renonces à m’entendre. « Trop » cela peut décourager, et nous sommes bien trop ici, de l’autre côté du monde. Mais maintenant que je sais que tu penses à moi, j’ai quelque chose à te demander, quelque chose de très important Maximilien, que toi seul peux accomplir.

Il faut que tu demandes à tous ceux que tu connais, a tous ceux qui peuvent s’allonger sous un arbre les bras chargés de livres, ceux qui ont le droit de s’asseoir sur un banc de savoir et d’apprendre, ceux qui peuvent dire à la terrasse d’un café que ceux qui ne pensent pas comme eux sont des imbéciles sans avoir peur de l’être eux-mêmes, à tous ceux la qui sont pour moi d’ici un simple nombre, il faut que tu me les rendes uniques. Il faut que tu demandes, à chacun d’entre eux de penser à chacun d’entre nous, ici et ailleurs, partout où il y a des barreaux pour retenir ceux qui n’ont fait que penser différemment. Alors si chacun de ceux de ton « nombre » se met à écouter dans sa tête la voix étouffée de l’un de ceux de mon « nombre » , alors nous aurons eu raison des autres qui veulent nous faire taire.
Quand nous serons assassinés, retrouvez nos corps, inventez nos noms et gravez les sur nos tombes, vous serez notre futur, notre raison.

Pardon Maximilien d’une demande aussi grave. Je comprends qu’elle te pèse et je ne veux rien te coûter, rien enlever à ta vie qui est si belle. Laisse-moi une chance de te convaincre, il ne s’agirait que de quelques secondes quotidiennes pour chacun de tes proches, quelques pensées par jour qui seront chacune comme une lettre qui nous parviendra. Vos mots chasseront cette odeur dont je n’ai déjà plus peur de te parler.
Et puis Maximilien, si tu as un peu de temps, demande leur, lorsqu’ils sont sous un arbre, de lire à haute voix pour nous quelques lignes d’un beau livre, si nous les entendions, nous serions alors déjà… comme un peu libres.

Merci

Nabila

Biographie de l'auteur - Marc LEVY

Marc Levy est né le 16 octobre 1961 en France.
À 18 ans, il s'engage à la Croix Rouge Française où il passe 6 ans à divers postes. Parallèlement, il étudie la gestion et l'informatique à l'Université Paris Dauphine.
En 1983 il crée une société spécialisée dans les images de synthèses en France et aux États-Unis. En 1989 il perd le contrôle de son groupe et démissionne.
À 29 ans, repartant de zéro, il rentre à Paris et fonde avec deux amis une société de travaux de finitions qui deviendra l'un des premiers cabinets d'architecture de bureau en France.

À 37 ans, Marc Levy écrit une histoire à l'homme que deviendra son fils Louis. Encouragé par sa sœur scénariste (aujourd'hui réalisatrice), il envoie ce manuscrit aux Éditions Robert Laffont qui acceptent aussitôt de publier Et si c'était vrai. Peu avant la sortie du roman, Steven Spielberg (Dreamworks) en acquiert les droits d'adaptation cinématographique. Le film, intitulé Just Like Heaven, produit par Steven Spielberg, interprété par Reese Whitherspoon et Mark Ruffalo, s'est classé premier du box-office américain lors de sa sortie en 2005.
Après la publication de son premier roman, Et si c'était vrai, en 2000, Marc Levy se consacre exclusivement à l'écriture. Tous ses romans figurent dès leur parution en tête des ventes annuelles en France et connaissent un succès international. 

Marc Levy a écrit quelques nouvelles et a réalisé un court métrage pour Amnesty International, La lettre de Nabila. Il a également écrit des chansons pour différents artistes, dont Johnny Hallyday. 
Son roman Sept jours pour une éternité a été adapté en bande dessinée par Corbeyran et Espé. La première partie est sortie le 18 aout 2010, la seconde partie le 23 mars 2011.
Son roman Les Enfants de la liberté a été adapté en bande dessinée par Alain Grand. La BD a été publiée le 25 septembre 2013.

Son nouveau roman Une Fille comme elle a été publié en France le 18 mai 2018.

Ses 18 romans précédents, traduits en 49 langues, ont été publiés à plus de 42 millions d'exemplaires. Marc Levy est l'auteur français le plus lu dans le monde.

Un succès à travers le monde  

« Tout simplement magique. » - New York Post (USA)

« Une aventure haletante autour du monde… Palpitant. » - La Stampa (Italie)

« Les romans de Levy nous captivent. Le lecteur se retrouve complètement envoûté. » - Bild am Sonntag (Allemagne)

« Les romans de Marc Levy sont amusants et magnifiques. » - La Vanguardia  (Espagne)

« Les grands écrivains réussissent à créer d’excellentes histoires à partir de la vie de tous les jours, les expériences et les sentiments du quotidien étant difficiles à exprimer. Marc Levy est véritablement un grand écrivain. » - Beijing Youth Daily (Chine)

« Ce premier roman, écrit par un Français, est bien sûr le livre le plus romantique de l’été. » - Glamour (USA) 

Pour en savoir plus : Des citations de presse du monde entier

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