Marc Levy

Nouvelles
Pays : France Parution : 15/10/2009

Nouvelle de Marc Levy

Une boule de neige…

Aujourd'hui, Alice a onze ans. Pas de chance d’être née un 25 décembre. Il n'y a jamais d'ami pour célébrer son anniversaire puisque ils sont tous en vacances, réunis à fêter Noël en famille.
Alice aurait bien voulu arriver sur la terre par un jour ordinaire, un jour comme les autres qui lui aurait été entièrement dédié. Mais le sort en a décidé autrement et chaque 25 décembre, le téléphone reste muet. La journée de Noël s’étire dans l’attente d’un goûter qui n'aura pas lieu, un de ces goûters qui rendent ses amies si heureuses quand vient leur jour anniversaire.
Alice s'est fait une raison, elle ne se plaint pas, elle a des parents qui l’aiment, une jolie chambre, une école qu'elle peut gagner à pied et puis il y a dans sa vie un drôle de voisin, un vieux monsieur grincheux qui rouspète toujours quand elle descend l’escalier le matin pour aller à l’école.
Jamais bonjour, jamais au revoir, à peine quelques mots marmonnés et puis cet air de toujours lui reprocher d’être joyeuse ; comme si son monde à elle dérangeait le sien. Les parents d’Alice ne prêtent guère attention à ce vieil homme bourru. Après tout, il ne fait de mal à personne. Bien sûr, il râle souvent mais c’est une maladie de l’âge dit la maman d’Alice quand elle salue le vieux Monsieur sans que ce dernier lui réponde. Toute son enfance, Alice a connu cet homme qui habite sous les toits, juste au-dessus de sa chambre. C’est étrange quelqu’un qui vit sous les toits, comme si cette partie de l’immeuble était différente des autres, même l'ascenseur s'arrête au cinquième.
Alice imagine souvent la vue qu’il doit avoir de là-haut, depuis sa fenêtre plus petite que celles des autres étages. Une fenêtre ronde comme un gros œil qui épie la ville et ses lumières, un œil qui doit tout savoir des passants arpentant les trottoirs au gré des saisons. Parfois, elle relève la tête de son cahier de devoirs, oublie ses manuels et compte les pas du vieux Monsieur, devinant à quel endroit il se trouve ou ce qu'il fait.
Sans avoir visité son logis, elle sait quand il prépare son repas, le réchaud doit se trouver juste au-dessus de son coffre à jouets, quand il s’installe à sa table pour dîner ou lorsqu'il s'assied sur la chaise à bascule; elle en entend le grincement au-dessus du lustre.
 

Un soir, alors qu'elle était déjà couchée, elle avait entendu un choc sourd ; un silence inquiétant s’était installé. Elle s'était relevée pour aller chercher ses parents. Le vieux Monsieur qui vivait sous les toits était probablement tombé il fallait aller l’aider.
Encore une fois, son père l’avait accusée d’avoir trop d’imagination, mais comprenant que sa fille ne retrouverait pas le sommeil tant qu’il n’aurait pas tiré l’affaire au clair, il avait enfilé une robe de chambre sous le regard insistant de la maman d'Alice et grimpé l’escalier de service. Alice avait prêté l’oreille à chacun des bruits qui avaient suivi. Son père qui frappait à la porte à l’étage au-dessus, puis tambourinait et appelait, le craquement effrayant quand il avait donné un coup d’épaule, le grincement des charnières et les pas précipités. Elle avait entendu le vieux Monsieur gémir, le couinement du lit quelques instants après et enfin la porte du logis qui se refermait. Plus tard, son père était entré dans sa chambre et l'avait rassurée ; tout était rentré dans l'ordre. Avant de s’en aller, il l’avait embrassée sur le front et lui avait murmuré qu’elle avait bien fait de venir le chercher. Dans la nuit, à travers le mur de la salle de bains, elle avait écouté son père dire qu’il faudrait un jour «faire quelque chose pour le vieux Monsieur » « Oui mais quoi ? » avait répondu sa maman « Je ne sais pas » avait conclu son père et puis le rai de lumière sous la porte avait disparu et la nuit avait enveloppé la maison.
Au retour des vacances d’été, le vieux Monsieur était toujours là, mais il ne râlait plus quand Alice descendait les escaliers en courant.
En ses premières journées hivernales, elle le voyait comme à l'accoutumée, déambulant sur le trottoir, avec cette drôle d’habitude de demander l’heure à chaque passant, se précipitant vers ceux qui descendaient à la station d’autobus.
Les après-midi où il y avait du monde, il lui arrivait d’interpeller jusqu'à cent piétons. Difficile d'imaginer qu'il pouvait avoir oublié l’heure aussi vite, et puis il ne réglait jamais sa montre, alors à quoi bon ces questions ?
Ce matin là, alors qu’elle sortait gambader dans la neige fraiche tombée pendant la nuit, elle avait soudain senti la morsure du froid griffer son cou. Elle avait porté la main à la nuque, la neige fondait le long de son dos.

- C’est vous ? avait-elle demandé en se retournant vers le vieux Monsieur qui se tenait face à elle, droit comme un bâton.
- Je ne sais pas de quoi tu parles !
- De la boule de neige qui vient de s’écraser sur mon manteau.
- Tu vois quelqu’un d’autre que nous deux sur ce trottoir ?
- Non.
- Alors tires-en tes propres conclusions.
- Pourquoi vous avez fait ça ?
- Je ne sais pas, ça m’a pris comme cela. Il faut bien que j’entretienne ma réputation de vieux monsieur grincheux, comme tu le dis, sinon que me restera t-il ?
- Je n’ai jamais dis que vous étiez un vieux monsieur grincheux.
- C’est bien ce que tu penses non ?
- Peut-être mais je ne l’ai pas dit.
- Moi, je t’ai avoué avoir lancé la boule de neige, toi tu manques d’honnêteté.
La petite fille hésita quelques instants, les yeux rivés sur son interlocuteur, résolue à soutenir son regard.
- Oui, c’est bien ce que je pense, avait dit Alice.
- Nous voilà donc à égalité.
- Je n’ai rien lancé sur votre manteau, moi.
- Sur mon manteau non, mais, à ta façon, tu viens de me lancer une sacrée boule de neige à la figure en me traitant de vieux monsieur grincheux. C’est bien plus fort que quelques flocons amassés en boule.
- Ce n’est pas moi qui ne dis jamais bonjour, au revoir.
- Je n’ai pas le temps, je suis très occupé, et puis je n’aime pas que l’on m’interrompe quand je suis en train de parler ; quelle heure est-il ?
- Occupé à quoi ? Et puis à qui parlez-vous ? Vous êtes toujours tout seul.
Le vieux Monsieur regarda fixement Alice et il esquissa un sourire. Une première, remarqua-t-elle. L’air presque gêné, il murmura.
- Justement, je parle à ma solitude.
- Et elle vous répond ? demanda Alice du tac au tac.
- Oui, elle me confie des secrets.
- Quel genre de secrets ?
- Je ne peux pas te les dire puisque ce sont des confidences.
- Pourquoi tout est si compliqué dans la bouche des adultes ?
Le vieux Monsieur hésita un instant et se rapprocha d'Alice.

- Après tout, tu as raison, et puis si je te le dis, ma solitude n’en saura rien, maugréa-t-il. Pour une fois, elle n’est pas là puisque tu l’as chassée depuis quelques minutes. Quelle heure est-il ? Faisons-vite, elle va revenir, elle n’est jamais très loin, crois-moi. Quelle était ta question ? je ne m’en souviens plus.
- Pourquoi vous m’avez lancé cette boule de neige ?
- Regarde dans ta capuche, je crois que la boule contenait quelque chose.
Alice tourna la tête, passa le bras derrière son cou, sa main chercha à tâtons, jusqu’à trouver un petit objet en bois. Elle le saisit et le regarda attentivement ; on aurait dit un sifflet grossièrement sculpté.
- C’est un appeau, déclara le vieux Monsieur.

Et face à Alice intriguée, il ajouta qu’elle pourrait ainsi appeler les moineaux quand ils reviendraient au printemps.
- C'est un cadeau de Noël ? demanda Alice.
- Non, c'est pour ton anniversaire. C'est bien aujourd'hui, n'est-ce pas ?
- Oui, comment le savez-vous ?
- Moi aussi je suis né un 25 décembre, et personne ne me le fête jamais.
Le vieux Monsieur tourna les talons et s’en alla interroger quelques passants sur l’heure. Alice resta là à l’épier. Epier n’était pas le mot puisque le vieux Monsieur savait bien qu’elle était là, appuyée au mur, à le regarder.
- Un jour, cria-t-il sans se retourner, je ne serai plus là et personne ne saura que j’ai existé. Je n’ai pas d’enfants. Alors qui sait si quelqu'un, en regardant sa montre, se souviendra du vieux fou qui demandait l’heure à qui passait par là. Ce sera ma minute d’éternité. Nous avons tous besoin d’une minute d’éternité.
- Comment vous appelez-vous questionna Alice en se rapprochant de lui ?
- Qu’est ce que cela peut bien te faire ?
- A moi, cela me fait quelque chose, dit Alice. Et puis c’est une surprise.
- Quelle surprise ?
- SI je vous le dis, ce n’en sera plus une, les enfants aussi ont droit à leurs secrets, non ? Et ce n'est pas l'heure de vous le confier.
Le vieux Monsieur se pencha à son oreille et lui murmura son nom.

-Je m'appelle Ernest Popinot.

En ce 25 décembre 2009, Alice fête ses trente ans, mais personne n'y pense.
Tandis que les convives, réunis autour de la table, s’apprêtent à trinquer, Alice demande le silence. Elle, si discrète d’ordinaire, n’a aucun mal à l’obtenir. L’assemblée, surprise, attend son discours.
Elle repousse sa chaise et se lève, regarde fixement le plafond et sourit en entendant surgir du fond de sa mémoire les pas feutrés d’un vieux Monsieur. Alors, Alice dit d’une voix haute et claire :
- Bon anniversaire Monsieur Popinot. Aujourd’hui vous auriez eu cent ans. Joyeuse minute d'éternité....
 

Biographie de l'auteur - Marc LEVY

Marc Levy est né le 16 octobre 1961 en France.
À 18 ans, il s'engage à la Croix Rouge Française où il passe 6 ans à divers postes. Parallèlement, il étudie la gestion et l'informatique à l'Université Paris Dauphine.
En 1983 il crée une société spécialisée dans les images de synthèses en France et aux États-Unis. En 1989 il perd le contrôle de son groupe et démissionne.
À 29 ans, repartant de zéro, il rentre à Paris et fonde avec deux amis une société de travaux de finitions qui deviendra l'un des premiers cabinets d'architecture de bureau en France.

À 37 ans, Marc Levy écrit une histoire à l'homme que deviendra son fils Louis. Encouragé par sa sœur scénariste (aujourd'hui réalisatrice), il envoie ce manuscrit aux Éditions Robert Laffont qui acceptent aussitôt de publier Et si c'était vrai. Peu avant la sortie du roman, Steven Spielberg (Dreamworks) en acquiert les droits d'adaptation cinématographique. Le film, intitulé Just Like Heaven, produit par Steven Spielberg, interprété par Reese Whitherspoon et Mark Ruffalo, s'est classé premier du box-office américain lors de sa sortie en 2005.
Après la publication de son premier roman, Et si c'était vrai, en 2000, Marc Levy se consacre exclusivement à l'écriture. Tous ses romans figurent dès leur parution en tête des ventes annuelles en France et connaissent un succès international. 

Marc Levy a écrit quelques nouvelles et a réalisé un court métrage pour Amnesty International, La lettre de Nabila. Il a également écrit des chansons pour différents artistes, dont Johnny Hallyday. 
Son roman Sept jours pour une éternité a été adapté en bande dessinée par Corbeyran et Espé. La première partie est sortie le 18 aout 2010, la seconde partie le 23 mars 2011.
Son roman Les Enfants de la liberté a été adapté en bande dessinée par Alain Grand. La BD a été publiée le 25 septembre 2013.

Son nouveau roman Une Fille comme elle a été publié en France le 18 mai 2018.

Ses 18 romans précédents, traduits en 49 langues, ont été publiés à plus de 42 millions d'exemplaires. Marc Levy est l'auteur français le plus lu dans le monde.

Un succès à travers le monde  

« Tout simplement magique. » - New York Post (USA)

« Une aventure haletante autour du monde… Palpitant. » - La Stampa (Italie)

« Les romans de Levy nous captivent. Le lecteur se retrouve complètement envoûté. » - Bild am Sonntag (Allemagne)

« Les romans de Marc Levy sont amusants et magnifiques. » - La Vanguardia  (Espagne)

« Les grands écrivains réussissent à créer d’excellentes histoires à partir de la vie de tous les jours, les expériences et les sentiments du quotidien étant difficiles à exprimer. Marc Levy est véritablement un grand écrivain. » - Beijing Youth Daily (Chine)

« Ce premier roman, écrit par un Français, est bien sûr le livre le plus romantique de l’été. » - Glamour (USA) 

Pour en savoir plus : Des citations de presse du monde entier

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